Alexandrie ottomane et moderne
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La ville d’Alexandrie au XVIIIe et début XIXe siècle : Évolution urbaine, société, économie, institutions (2005)

L’évolution démographique et urbaine : les formes spatiales

Valentine Durand, doctorante, Université de Provence : « L’évolution urbaine d’Alexandrie au XVIIIe siècle à partir de quelques grands waqfs »
La ville est un ensemble d’espaces, social, politique et économique entre autres, qui se juxtaposent, se chevauchent, se superposent. Ces différents espaces de relations s’articulent à l’intérieur de l’espace géographique de la ville, qui devient par conséquent le miroir concret d’une structure complexe de la réalité. L’analyse de la ville nécessite donc l’étude de cet espace et de la toponymie qui le structure. Grâce au croisement des informations extraites de 200 documents de waqf du tribunal d’Alexandrie rassemblés dans la base de données réalisée par l’équipe du CEDEJ, nous avons pu commencer à mettre en évidence l’organisation spatiale de la péninsule d’Alexandrie au XVIIIe siècle, situer les grandes "zones" (hâra), quelques grands "axes" (khat), et confirmer la répartition des activités dans la péninsule. Nous présenterons donc un ensemble de cartes fixant une image possible de la conception spatiale de la ville au XVIIIe siècle. Cette première approche de l’espace de la ville est appelée à s’affiner puisqu’elle ne donne qu’une ébauche de la structure spatiale d’Alexandrie au XVIIIe siècle, mais permet déjà de construire un schéma approximatif sur lequel pourra s’appuyer la recherche historique.

Michel Tuchscherer, professeur, Université de Provence : « Vergers, et jardins autour d’Alexandrie au XVIIIe et au début du XIXe siècle »
A l’époque ottomane, Alexandrie formait un espace urbain éclaté. A côté d’un centre désormais établi sur la presqu’île (djazîra khadrâ’) entre les deux ports, plusieurs noyaux périphériques existaient, la plupart situés à l’intérieur de l’ancienne enceinte. Entre ces zones bâties discontinues s’étendaient des espaces plus ou moins vastes, désertiques ou cultivés, qui entretenaient avec les différents noyaux urbains des rapports complexes, révélateurs des dynamiques à l’œuvre dans la ville. 
Nous limitons cette première approche à l’étude des jardins (basâtîn) et des vergers (djanâ’în) dans la ville intra-muros (dakhil al-thaghr). Elle est menée à partir du croisement des données tirées d’une centaine de documents des registres du tribunal d’Alexandrie, avec les observations des voyageurs et les données cartographiques.
Cette étude retrace dans la longue durée, du XVIe au début du XIXe siècle, l’évolution de ces espaces cultivés. A une longue phase de lent déclin et d’abandon partiel, concomitante du déplacement d’une partie des habitations et de l’essentiel des activités économiques vers la presqu’île, succède au cours du XVIIIe siècle un retour d’intérêt pour ces vergers. Non seulement les grandes familles de négociants alexandrins, mais aussi des membres de la nouvelle et influente communauté syrienne réinvestissent dans cet espace, avant même les grands aménagements entrepris sous Muhammad Ali, et en particulier le creusement du canal de Mahmudiyya.

Ghislaine Alleaume, directrice de recherche au CNRS, IREMAM (Aix-en-Provence) : «  Evolution démographique et occupation de l’espace d’Alexandrie au tournant des XVIIIe et XIX siècle »
Alexandrie connaît, au cours du XIXe siècle, un fabuleux essor, que manifeste de façon éclatante la croissance exceptionnelle de sa population : en 1897, la modeste bourgade, d’une quinzaine de milliers d’habitants que découvraient avec une stupeur désolée les compagnons de Bonaparte s’est transformée en une métropole de près de 320.000 habitants et imposée comme la seconde capitale de l’Égypte. Si tout le monde s’accorde sur ces bornes extrêmes, ― dont la première est, pourtant, incertaine ―, le rythme de la croissance et ses modalités restent des questions encore controversées. L’évaluation de l’urbanisation durant la première moitié du XIXe siècle est plus difficile encore à restituer, en raison notamment de la primauté accordée à la ville intra-muros, lentement reconquise, mais dont l’aménagement n’est réellement pris en charge que durant la seconde moitié du siècle, au détriment de la presqu’île, considérée comme inchangée alors qu’elle est en réalité le premier centre de focalisation des politiques urbaines. C’est à éclairer ces deux points que cette communication entend contribuer, à partir d’une part, des archives censitaires (firda de 1823-24, recensement de 1848), d’autre part de l’analyse des documents cartographiques (Description de l’Égypte, carte de Müller et carte de Falakî

Espaces militaires

Kathrin Machinek, architecte, CEAlex : « Aperçu sur l’histoire moderne des fortifications d’Alexandrie »
Dans l’histoire de la ville d’Alexandrie nous trouvons deux types distincts d’architecture militaire : le premier est celui des fortifications médiévales. Elles sont caractérisées par des murailles hautes et des tours flanquantes sur plan rectangulaire ou circulaire, capables de résister aux armes traditionnelles des armées arabes. 
Le deuxième type de fortification est né en Europe pendant la Renaissance suite à la découverte de la poudre pour l’artillerie lourde. Cette architecture avec ses ouvrages enterrés, bastionnés et sur plan pentagonal vit son apogée au XVIIe siècle avec les forteresses de Vauban. Leur but était d’offrir un minimum de surface d’attaque et d’éliminer les angles morts. Ce nouveau genre est adopté à Alexandrie très tardivement, au milieu du XIXe siècle. 
Je présenterai l’évolution des fortifications alexandrines à partir du XIVe siècle jusqu’à leur disparition quasi-totale au XXe siècle. Les recherches sur ces monuments se basent par conséquent principalement sur des documents historiques et peu sur des témoignages archéologiques. A l’époque mamelouke, nous observons la création de cinq nouveaux forts pour la défense des deux ports, ainsi que la réfection de la muraille arabe après le raid par Pierre de Lusignan en 1365. L’époque ottomane est marquée par le réaménagement des fortifications existantes, leur réemploi à des fins civiles et leur abandon. Pour l’instant, nous n’avons pas connaissance de constructions propres à cette époque. 
L’expédition d’Egypte apporta des modifications aux fortifications, complétées par l’établissement de lignes de batteries extérieures, la construction de plusieurs forts et une nouvelle portion de muraille. A la fin du règne de Mohamed Ali, on modernisa les fortifications suivant les principes de Vauban. L’ingénieur français du génie civil Barthélémy Gallice ajouta des ouvrages bastionnés à la muraille, rénova des forts et fit construire d’autres ouvrages isolés extra muros. Déjà durant les travaux de Gallice Bey débuta le démantèlement des fortifications, conséquence de la création de nouveaux quartiers urbains. On commença à araser la partie nord de la muraille à partir de 1842 ; la démolition et l’extension de la ville moderne se poursuivirent vers le sud puis l’est. En 1917, les fortifications historiques étaient réduites aux quelques vestiges qui subsistent jusqu’à nos jours.

Salâh Harîdî, professeur, Université d’Alexandrie : « Le fort Qal’at al-Rukn et sa garnison au XVIIIe siècle »
Cette étude porte sur la Forteresse du Triangle (Qal’at al-Rukn) et sa gestion au XVIIIe siècle. Il est question des milices stationnées dans cette forteresse, de leurs activités militaires et économiques, de leur vie sociale. Nous évoquons en particulier leur rôle dans des sociétés commerciales, dans certaines activités professionnelles ou dans le marché de l’immobilier, les procédures suivies dans le règlement de litiges survenus entre eux ou avec d’autre groupes sociaux, les questions relatives au mariage, à l’acquisition ou l’affranchissement d’esclaves.

Espaces religieux

Nacereddine Saïdouni, professeur, Universités d’Alger et de Koweït : « Espace religieux à Alexandrie à travers les récits des pèlerins maghrébins »
Cette étude aborde la question de l’espace urbain d’Alexandrie à l’époque ottomane à travers l’espace religieux et ses composantes que sont les mosquées, les oratoires, les madrasas, les lieux de pèlerinage et les autres vestiges archéologiques et établissements importants de la vie culturelle et spirituelle de la ville. 
La question est envisagée à travers le contenu des récits de voyage et des textes élaborés par l’ambassadeur de Grenade auprès du souverain mamelouk, Al-Hasan al-Wazzan (Léon l’Africain), Abû Sâlim el-Ayyâshi, Al-Husayn al-Wartilânî, Mahûd Maqdîsh, Abû al-Qâsim al-Ziyâni, Abd al-Razzâq ben Hamadûsh et l’Emir Abdelkader.
L’étude de ces récits et textes permet une connaissance partielle de l’état urbanistique de la ville et l’identification d’une partie importante de ses éléments urbains, architecturaux et archéologiques tels que les tombeaux des saints et des savants importants visités par les pèlerins, mais aussi les vestiges plus connus que sont la colonne de Pompée, le phare, le bassin d’eau, l’hippodrome, les obélisques, les bains et les catacombes.
Les récits et textes de pèlerins permettent aussi de dresser un tableau de la vie culturelle et sociale à Alexandrie, ville qui représentait l’étape la plus importante des pèlerins maghrébins au cours de leur long voyage et servait aussi de trait d’union de lieu d’échange entre le Maghreb et l’Egypte.
Les récits et les textes des pèlerins sont aussi un précieux complément des indications contenues dans les documents d’archives et les registres des tribunaux. Toutefois, il est nécessaire d’en faire une analyse critique afin de d’éviter les répétitions, de lever les ambiguïtés et d’interpréter les affirmations superficielles qui les caractérisent parfois, afin de dresser une image vivante de la réalité de la vie quotidienne à Alexandrie notamment en ce qui concerne les rapports humains, les relations avec le pouvoir ainsi que les questions culturelles, économiques et religieuses.

Institutions politiques et administratives

Faruk Bilici, maître de conférences habilité, INALCO, Paris : «  Les relations entre les autorités locales d’Alexandrie et celles du Caire à travers les documents en osmanli des registres du mahkama d’Alexandrie »
La composition interne des registres des tribunaux dans les provinces indique pour l’ensemble de l’Empire ottoman une certaine cohérence. Les actes émanent en général du cadi de la ville. Mais ils reflètent également les activités multiples de ce magistrat : actes notariés, procès-verbaux, enregistrement des divers ordres et documents venus du gouverneur de la province ou du souverain. L’hypothèse de départ de cette étude est que dans les différents registres du Mahkama d’Alexandrie, les documents en turc ottoman sont susceptibles de nous fournir des renseignements nettement plus précis sur les différentes institutions de la ville que ceux rédigés en arabe. Dans cette perspective, il n’était pas possible d’étudier la totalité des registres du Mahkama d’Alexandrie pour le XVIIIe siècle. Cependant, de larges sondages révèlent que dans tous les registres, des documents en ottoman côtoient ceux rédigés en arabe. L’objet de cette communication est d’analyser le contenu de deux registres, les numéros 101 et 107, couvrant les années 1771 à 1773, puis 1793 à 1804. La période de l’Expédition d’Égypte étant laissée en dehors de cette étude, c’est donc essentiellement les actes de ce premier registre qui ont fait l’objet d’une analyse à la fois quantitative et qualitative. 
La plupart des documents consignés dans ces registres sont des ordres (firmans, instructions, buyruldu, etc.) venant soit de la capitale ottomane soit du diwân d’Egypte et portant sur des sujets extrêmement variés mais essentiellement liés à la sécurité des marchands, des consuls, des navires, au recrutement de marins, à la fourniture des produits de première nécessité pour la capitale ottomane (riz, mais aussi matières premières pour la construction de navires etc.). Ils sont adressés surtout au cadi, à l’intendant des taxes (Havale Agasi), à l’intendant du bey (Beg Kethüdasi), au vice intendant des douanes (Gümrük Vekili), aux commandants des forteresses et des Janissaires. Mais on y trouve aussi des documents qui servent de réponses aux ordres reçus, ou encore des actes judiciaires signés par le cadi d’Alexandrie, ce qui augmente la valeur informative de ces documents. Le degré d’exécution des ordres reçus par les autorités locales peut se mesurer à l’aune des actions prises et consignées, en rapport à ces ordres. Une personne est totalement absente dans cette correspondance, c’est le sandjakbey. Comparés systématiquement avec les matériaux trouvés aux archives à Istanbul, ces documents nous permettent d’appréhender les rapports entre les différents interlocuteurs et les hiérarchies : autorités centrales, autorités du Caire, autorités alexandrines.

Nora Lafi, chercheur au Centre de l’Orient Moderne de Berlin : « Aspects du gouvernement urbain à Alexandrie au moment de l’occupation française : la confrontation entre ancien régime et modernité »
L’étude des modalités de gouvernement urbain dans les villes du monde arabe et de l’histoire de leurs transformations constitue aujourd’hui un des horizons importants du renouvellement historiographique. On se situe là en effet au croisement de plusieurs enjeux clés dans la compréhension de l’évolution des sociétés, avec peut-être comme question principale la place des instances profanes et locales de gouvernement. Si on connaît bien en effet l’évolution des instances centrales, et de mieux en mieux celle des formes d’organisation religieuse ou communautaire de la vie sociale, la connaissance des formes d’organisation civique au niveau urbain ne relevant ni directement de la sphère d’un Etat central, quelle que soit sa déclinaison, ni directement de celle des autorités religieuses, demeure largement fragmentaire et encore marquée par le passif d’une historiographie qui, pour différentes raisons, en a longtemps minimisé l’importance. De nombreux éléments existent pourtant désormais allant dans le sens d’une réévaluation de ces formes d’organisation sociale dans les villes du monde arabe, qui servent aujourd’hui de fondement à une importante et convergente entreprise de renouvellement historiographique. Dans ce contexte, les questionnements généraux sur le gouvernement urbain rencontrent tout particulièrement la thématique du passage d’un ancien régime de gouvernement urbain, dont je tâcherai de définir les modalités essentielles, à la modernité administrative, souvent vécue sous sa forme municipale. M’inscrivant dans ce courant de relecture des données relatives à la gestion des villes, j’ai dans des phases précédentes de mon parcours de recherche concentré mon attention tout d’abord sur le Maghreb ottoman, avant d’élargir peu à peu le cadre tant géographique que thématique de mes questionnements. C’est de cette manière que j’en suis arrivée à revenir à l’Egypte, domaine de mes premières recherches historiques, et particulièrement aux cas d’Alexandrie et du Caire à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, qui me paraissent emblématiques à de nombreux égards à la fois des changements en cours à cette époque dans la manière de gérer les villes, et des nouvelles manières d’aborder la question suggérées par les tendances actuelles de l’historiographie. L’abondance pour ces villes d’archives de chroniques et de sources écrites, renforcée par les apports du présent programme de recherche, constitue également un élément important, contribuant à faire des ces études de cas les supports d’explorations thématiques susceptibles d’être ensuite appliquées à d’autres cas pour lesquelles la documentation et l’avancement de la recherche ne sont pas toujours aussi favorables au renouvellement des questionnements.

Mervat Ahmad, doctorante, Université du Caire : « La shurta à Alexandrie »
Même si elle perdit beaucoup de son importance commerciale à la fin du XVe siècle, Alexandrie n’en continua pas moins, dans les siècles suivants, à jouir d’une position privilégiée et resta le principal port d’Égypte. Cela suffisait à justifier qu’elle fût dotée d’une institution pouvant en assurer la sécurité et la protection. La police était au premier chef chargée de la sécurité, mais elle exerçait aussi un certain contrôle administratif et judiciaire, ne serait-ce que par la responsabilité qui lui incombait dans la lutte contre la criminalité. 
Lors de la communication présentée au cours du colloque, nous avons d’abord décrit l’organisation institutionnelle de la police et mis en évidence le rôle qu’elle jouait dans la cité, en analysant ce qui pouvait en faire les spécificités. Puis nous avons suivi son évolution au cours du siècle en nous arrêtant sur les transformations que lui imposa l’occupation française. Nous avons enfin étudié les liens qui unissaient la police d’Alexandrie à celle du Caire, en abordant la question du centralisme politique. 
Il faut souligner ici qu’aux XVIe et XVIIe siècles l’appareil policier à Alexandrie exerçait également une forme de contrôle social, largement effectif, à l’exception de quelques périodes de crises. Au XVIIIe siècle par contre, il apparaît très affaibli, souvent incapable d’assurer la sécurité des habitants et du négoce. 
La question centrale de cette étude est par conséquent de comprendre les causes ayant conduit à l’échec de ce dispositif à la fin du siècle, d’en évaluer les conséquences et de saisir l’attitude de la population face à cette situation.

La société

Karîma Thâbit, étudiante en master, Université de Mansurah : « Les femmes devant le cadi à Alexandrie »
Les affaires portées devant le tribunal d’Alexandrie et concernant des femmes se multiplièrent au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Elles apparaissaient à la fois comme plaignantes et comme accusées, directement ou à travers leurs représentants légaux. Les documents consignés dans les registres du tribunal permettent de suivre les activités quotidiennes des femmes à Alexandrie, et de là de saisir certains aspects de sa condition sur les plans économique et social. 
C’est par nécessité que les femmes étaient amenées à exercer diverses activités sur les marchés, ce qui les obligeait tantôt à faire preuve d’intelligence et de savoir faire, voire de force physique, tantôt à recourir à la parole afin de préserver leurs intérêts économiques. Par ailleurs, la diversité des affaires pénales dans lesquelles étaient impliquées des femmes reflète les conditions sociales particulières réservées à la femme à Alexandrie. Comparées à celles qu’elles connaissaient au Caire ou dans d’autres villes durant la même période, elles apparaissent comme particulièrement dures. 
Il est certain que la fonction de la ville comme port ouvert sur la Méditerranée a joué un grand rôle dans la formation de la personnalité de la femme, dans la mesure où cette situation particulière obligeait les hommes à gagner leur vie sur mer et à s’absenter longtemps, laissant femmes et filles seules face à des responsabilités qui autrement, incombaient aux hommes. Ceci contribuait à donner à la femme d’Alexandrie des traits de caractère spécifiques la distinguant de celle du Caire ou des autres villes de l’intérieur de l’Egypte et explique le rôle particulier qu’elle a joué aussi bien sur le plan économique que social.

Nâsira ‘Abd al-Mutadjalli, étudiante en master, Université de Banha : « Répudiation et éclatement familial à Alexandrie à la fin du XVIIIe siècle »
Dans cette étude, nous avons mené une analyse de la société d’Alexandrie durant le dernier quart du XVIIIe siècle à partir de l’observation du phénomène de l’éclatement des familles et de ses effets sur ses membres. Nous nous sommes basée sur les registres du greffe du tribunal d’Alexandrie qui, plus que ceux d’autres villes pour cette période, fournissent une information particulièrement dense sur cette question. Nous ne nous sommes pas nous arrêtée sur les aspects juridiques de la répudiation, ni n’avons traité de manière détaillée les causes telles que les effets de la situation politique ou économique, les crises sociales, les famines ou les épidémies. Nous avons plutôt abordé le phénomène comme l’expression d’un comportement social ayant eu des effets négatifs sur les membres de la famille. 
S’il est évident que la répudiation nuit à la femme, elle a aussi des effets très négatifs pour l‘homme, notamment à travers la charge que représentait la demande de pension plus élevée dans une période de difficultés économiques et d’inflation. S’agissait-il alors pour la femme d’obtenir une compensation à l’augmentation des prix ou de mettre en difficulté matériellement le mari qui avait laissé à sa charge les enfants ? ou avait-elle la volonté de se venger d’un remariage de son ancien mari ? ou souhaitait-elle faire ainsi pression sur lui pour l’inciter à revenir vers elle sans pour autant l’exprimer ouvertement ? En outre, nous nous aussi intéressée aux effets sur les enfants.

Imâd Hilâl, maître de conférences, Université de Suez : « La délinquance à Alexandrie »
Cette étude a porté sur deux thèmes principaux. Nous avons d’abord tenté de déterminer quelles étaient les catégories sociales (habitants de la ville, étrangers, bédouins, militaires) concernées par la délinquance à Alexandrie et de mesurer quelle était l’importance du phénomène selon chacune d’elles. Ensuite, nous nous sommes intéressé aux diverses formes de délinquance et leur fréquence, puis à la manière dont les institutions de la police et de la justice agissaient face au phénomène, sachant que dans certains cas le cadi n’avait pas compétence dans les affaires pénales.
Sabri Ahmad al-‘Adl Ali, maître de conférences à l’Université de Zagazig-Banha, chercheur aux Archives nationales d’Egypte, Le Caire : « Les ulémas dans la société alexandrine au XVIIIe siècle »
Le groupe des ulémas a joué un rôle important dans l’élaboration de la vie culturelle et scientifique de la société égyptienne à l’époque ottomane. C’est pourquoi il y bénéficiait d’une place éminente et jouissait de marques de multiples considérations sociales et religieuses. En cela, Alexandrie ne différait guère des autres villes de cette époque, même si certains traits spécifiques peuvent être décelés, résultant des particularités de la société alexandrine, notamment lorsqu’on la compare à celle du Caire.
Cette étude a donc porté sur le rôle des ulémas dans l’élaboration d’une culture et d’idées, dans la capacité de la société à les recevoir. Nous avons tenté en particulier de répondre aux question suivantes de savoir ce qu’était un uléma à Alexandrie, quelle place il occupait dans la société locale, de quels revenus il disposait et quels rapports il entretenait avec les autres groupes sociaux.

Magdi Girgis, bibliothécaire, Université du Caire : « Communautés confessionnelles non musulmanes à Alexandrie au XVIIIe siècle »
Dans cette contribution, nous avons abordé les communautés confessionnelles, non pas en observant leur organisation et leurs instances internes ou en analysant leurs rapports avec l’administration, mais en évaluant les capacités de la ville à les accueillir et à les absorber selon des critères ethniques, religieux, professionnels ou autre. Au cours de la période ottomane, la ville d’Alexandrie s’est en effet recréée dans sa quasi-totalité à l’extérieur de l’ancien site intra muros, ce qui supposait un déplacement et une réinstallation de groupes entiers de population. Nous avons suivi ce phénomène en privilégiant la communauté des Coptes.

Vera Costantini, maître de conférences, Université de Venise : « Marchands et sujets vénitiens à Alexandrie pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle »
La présence vénitienne à Alexandrie avait toujours été motivée par des raisons éminemment commerciales. Par conséquent, la place occupée par la ville dans le système économique vénitien et la perception qu’en avaient les marchands qui y résidaient étaient toujours étroitement liées au rôle joué par Alexandrie dans le contexte marchand de la région.
Les sources documentaires produites par les consuls du XVIIIe siècle nous transmettent une image d’Alexandrie différente de celle laissée par des sources plus anciennes (XVIe siècle). En particulier, au rôle surtout de débouchée maritime du Caire de la province égyptienne qu’Alexandrie avait joué au XVIe siècle, se substitua deux siècles plus tard une image plus complexe. La ville se situait alors à l’intersection de deux sous-ensembles du domaine ottoman : l’Egypte et le sud-est méditerranéen. Durant cette période, les acteurs vénitiens avaient aussi évolué. Les consuls n’étaient plus des patriciens, ils appartenaient plutôt à une sorte de bourgeoisie levantine qui avait fait des échelles ottomanes sa résidence permanente. Le fait qu’Alexandrie appartenait à une même région économique, s’étendant jusqu’à Chypre et Alep, était souligné par des alliances matrimoniales entre les familles consulaires vénitiennes qui habitaient dans ces centres importants du commerce de l’époque. A la fois consuls et marchands, ils devaient faire face à un contexte social fluide mais diversifié, où la protection vénitienne était invoquée, même lorsqu’il s’agissait d’anciens sujets ayant fuit les îles de Zante et de Céphalonie. 
Les caractéristiques de ce microcosme vénitien établi à l’extérieur de Venise, plus exposé que la patrie aux changements et aux tensions sociales du XVIIIe siècle, éclairent les spécificités d’une ville que l’on pourrait caractériser de multifonctionnelle : capitale des caravanes maritimes, centre marchand et pôle d’attraction démographique, port de liaison entre le centre politique et la province d’Egypte.

Oueded Sennoune, doctorante, Université de Lyon-II : « Alexandrie dans les récits des voyageurs durant la seconde moitié du XVIIIe siècle »
La constitution d’un corpus des voyageurs qui ont visité Alexandrie s’inscrit dans le cadre d’une thèse de doctorat dirigée par J.-Y. Empereur. De ce corpus, j’ai extrait vingt deux récits rédigés au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Nous nous intéresserons tout d’abord à l’identité de ces voyageurs et aux motivations de leur déplacement. Huit voyageurs sont Anglais, huit Français, deux Italiens, un Suédois, un Danois, un Polonais et un Grec. Parmi ces voyageurs, on compte 4 naturalistes (Hasselquist, 1750 ; Donati, 1759 ; Sonnini de Manoncour, 1777 ; G.-A. Olivier, 1794) ainsi qu’un numismate (Sestini, 1781) un orientaliste (Savary, 1778) et un mathématicien (Niebuhr, 1761). Citons également le consul James Bruce (1768/1773) qui rechercha les sources du Nil. L’exception de cette liste est une dame anglaise, Eliza Fay (1779), la première voyageuse à avoir laissé un récit sur Alexandrie. La plupart de ces voyages sont des missions à caractères divers, on en compte au moins dix : par exemple, le Baron de Tott fut envoyé en 1777 dans le Levant pour inspecter les Échelles, tandis que Niebuhr faisait partie d’une mission scientifique. Précisons que nous avons seulement un pèlerin : l’abbé Binos (1777). En 1783, Volney débuta un voyage à titre personnel à travers l’Égypte et la Syrie ; son ouvrage fut considéré comme un chef-d’œuvre du genre. 
À travers ces différents voyageurs qui ont marqué la littérature de voyage, nous avons tenté de percevoir comment est présentée la ville d’Alexandrie selon les motivations de chacun. Parallèlement, nous avons abordé les thèmes évoqués dans ces récits et en avons dégagé l’impression générale.

L’économie

Abd al-Hamîd Sulaymân, professeur, Université de Dammam (Arabie Saoudite) : « Les organisations commerciales à Alexandrie au XVIIIe siècle »
Cette étude porte sur les établissements commerciaux (souks et caravansérails) qui ont joué un rôle déterminant dans la vie économique d’Alexandrie. Il ne s’agit pas ici d’en établir le nombre ou d’identifier les fondateurs. En nous appuyant sur les documents des registres du tribunal d’Alexandrie et d’autres sources, nous avons tenté de comprendre quelles étaient les interactions entre les institutions qui géraient ces établissements et les structures administratives qui étaient établies aussi bien à Alexandrie qu’au Caire. Nous nous sommes intéressé tout particulièrement aux négociants non Egyptiens, sujets de l’Empire ottoman ou marchands européens, aux règles et coutumes qui régissaient ces rapports et avons tenté de voir quels effets elles avaient sur l’évolution du commerce durant la période en considération, à savoir le XVIIIe siècle.
Husam Abd al-Mu’ti, assistant, Université de Beni Suef, Le Caire et chercheur au Centre de recherche en histoire moderne et contemporaine, Archives nationales d’Egypte : « Investissements immobiliers de quelques grandes familles de négociants d’Alexandrie »
L’Etat ottoman ne manifestait guère d’intérêt au développement urbain. Ce rôle était dévolu à certains groupes au sein de la société urbaine. Familles et waqfs étaient au cœur de ce système. 
A Alexandrie, les grandes familles ont fondé des waqfs d’envergure. Ceux-ci ont contribué à façonner la ville en la pourvoyant de constructions répondant à de multiples fonctions. Certains correspondaient à des services sociaux (les kuttâb dans l’éducation, les puits et les fontaines publiques dans la fourniture et la distribution de l’eau), d’autres assuraient une fonction religieuse. D’autres encore servaient de logement ou abritaient des activités commerciales et artisanales. A travers l’étude de ces fondations, il nous a été possible de suivre l’évolution urbaine de la ville. 
En même temps, les waqfs consolidaient les bases matérielles des grandes familles, tout en renforçant leur place dans la société et en assurant leur durée. L’étude de leurs waqfs a donc permis de contribuer aussi bien à l’histoire de ces familles qu’à celle du développement urbain de la ville. Nous nous sommes interrogé aussi bien sur le rôle de ces familles dans les activités économiques et commerciales que sur la façon dont elles avaient accumulé les richesses, sur le rythme de constitution de ces fondations comme sur les liens entre celui-ci et les périodes de prospérité ou de crise.
Nous avons abordé l’étude de la famille traditionnelle à Alexandrie à la fois comme cellule sociale et économique dynamique, et comme formation sociale correspondant en ville à ce qu’était la tribu chez les paysans et les bédouins. Les familles étaient généralement regroupées par quartiers ou par maisons mitoyennes. C’est le chef de famille qui fondait les waqfs en y intégrant tous les membres de sa famille. Il s’agissait donc de savoir si les familles avaient jouaié un rôle déterminant dans le développement de quartiers ou de zones spécifiques dans la ville, si elles avaient assuré une fonction régulatrice à l’intérieur des quartiers, en somme de mettre en évidence les rapports complexes entre familles, waqfs et développement urbain.

Nâsir Ibrahim, maître de conférences, Université du Caire : « Commerçants et artisans à Alexandrie du temps de l’Expédition d’après les listes d’impositions extraordinaires (farda) »
Les Français sont arrivés en 1798 et ont occupé l’Egypte pendant un peu plus de trois ans. C’est à Alexandrie qu’ils ont débarqué. C’est aussi de là qu’ils ont évacué le pays en dernier lieu. Commerçants et artisans ont payé un lourd tribut à travers des confiscations et des taxations exceptionnelles. Elles ont absorbé une bonne part de leurs richesses, alors même que le blocus britannique interrompait l’essentiel des activités commerciales de la ville. A peine les Français avaient-ils quitté la ville que les Ottomans se mirent à leur tour à imposer et taxer de manière. Leur situation resta extrêmement précaire durant les années de lutte pour le pouvoir entre 1801 et 1805. Puis une fois Mohammad Ali parvenu à s’imposer, il généralisa le système des monopoles sur le commerce, ce qui revenait à substituer l’autorité de l’Etat aux négociants. Pendant trois décennies successives donc, la classe des commerçants et des artisans ne cessa de s’affaiblir.
Cette étude a en particulier porté sur la période de l’Expédition dans la mesure où elle a marqué une rupture profonde pour les artisans et commerçants avec la période antérieure amorçant leur déclin durant la période suivante. Notre analyse s’est appuyée sur une série de six listes d’imposition copiées dans les registres du tribunal d’Alexandrie. Elles ont permis de connaître les différentes familles de négociants et artisans, d’avoir une idée sur leurs fortunes et d’apporter des éléments d’analyse pour les difficultés auxquelles ils se sont trouvés confrontés durant la période suivant celle de l’occupation française.

Mâdjid ‘Izzat, étudiant en master, Université du Caire : « Les corporations de métiers d’intermédiaires dans le commerce Alexandrie »
Notre étude, consacrée aux métiers d’intermédiaires dans la ville d’Alexandrie durant le dernier quart du XVIIIe siècle, porte sur les points suivants : définition de ces métiers, appartenance ethnique et communautaire de ceux qui les exercent, lieux d’habitation et d’exercice de ces métiers, nature de leurs activités commerciales. Nous avons en particulier tenté de savoir comment ces corporations et groupes étaient liés à l’expansion du commerce, quels étaient leurs liens avec les diverses activités commerciales et leur poids relatif par rapport aux autres corporations.

Ridha As’ad, étudiant en master, Université du Caire : « Le commerce du riz entre Alexandrie et Rosette au XVIIIe siècle »
Cette contribution a visé à mettre en évidence le rôle vital que jouait le riz comme produit marchand dans la société alexandrine et comme lien renforçant les relations entre Alexandrie et Rosette. Ce travail constitue aussi une première approche pour l’étude des réseaux économiques qui liaient entre elles les villes de l’Egypte à l’époque ottomane. Par ailleurs, le riz contribuait fortement à structurer l’économie de la ville d’Alexandrie. 
Le rôle éminent que tenait le riz dans l’économie et le commerce d’Alexandrie était surtout dû au fait que Rosette et les régions voisines, productrices comme celles de Fuwwa, Barnabuwwa ou d’autres, écoulaient leur production sur le marché d’Alexandrie. La demande y était d’autant plus grande que les navires ne pouvaient le charger directement à Rosette, mais étaient contraints de le faire à Alexandrie. L’administration ottomane, qui n’intervenait guère dans les activités des négociants et n’imposait que des taxes réduites, contribua grandement à la prospérité du commerce entre Alexandrie et Rosette. Les négociants d’Alexandrie, en investissant massivement dans la culture du riz à travers des avances d’argent faites aux producteurs, assuraient le développement d’une agriculture soumise aux lois du marché et tournée vers le commerce. Celle-ci répondait à une demande croissante venant à la fois du marché intérieur, de l’augmentation des populations urbaines notamment, et des marchés extérieurs. 
Les négociants de Rosette investissaient à leur tour dans le commerce du riz à Alexandrie, ce qui contribuer à raffermir encore davantage les liens entre les deux villes. La valeur et les volumes des contrats confirment qu’une certaine forme de capitalisme s’était développée. L’augmentation des profits entraîna l’apparition d’une classe de gros négociants, l’accélération des transformations sociales à l’intérieur de la ville au profit des marchands de riz et de différents métiers liés à cette activité et au détriment d’un nombre croissant d’individus contraints au travail salarié.

Nâsir Uthman, doctorant, Université de Haute Egypte, Assiout et chercheur au Centre de recherche en histoire moderne et contemporaine : « Division du travail dans les métiers du textile à Alexandrie au XVIIIe siècle »
Un grand nombre d’études et de travaux ont été consacrés aux corporations de métiers à l’époque ottomane avec l’espoir de restituer la structure interne de la société durant cette époque décisive de l’histoire de l’Égypte. La corporation des tisserands est celle qui joua le plus grand rôle dans la formation du tissu social et dans la structuration de l’économie de la ville d’Alexandrie. Dans cette communication, nous l’avons abordé, notamment sous l’angle de la division du travail, particulièrement caractéristique du mode de production et de la commercialisation dans cette ville qui comptait parmi les plus grandes d’Égypte. Nous nous sommes efforcé de répondre à un certain nombre de questions portant sur la manière dont cette division de travail s’est mise en place, sur les rapports entre artisans et marchands ou entre négociants égyptiens et négociants européens, sur les avantages qu’Alexandrie, par sa position, pouvait offrir aux artisans, et la manière dont les corporations voisines de cette profession évoluèrent.

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